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lundi 28 octobre 2013

Réflexions sur un anniversaire

150 ans du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge: En automne 1863, l’idée de la Croix-Rouge prenait forme et acquerrait une dimension internationale au terme d’une Conférence internationale tenue à Genève. Dans les années qui suivirent, commencèrent à se créer des comités locaux et des sociétés nationales, pour constituer aujourd’hui le plus grand réseau humanitaire du monde. L’utopie de Dunant devenait réalité !


Philippe Bender, Historien,
Service de la Communication de la CRS

Le 29 octobre 1863 naissait à Genève le mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. A l’issue d’une Conférence qui réunissait des représentants de quatorze Etats européens, de médecins militaires et d’organisations philanthropiques. Une résolution finale invitait tous les pays à créer des comités ou des sociétés de secours aux soldats blessés lors de conflits armés.

Cette Conférence répondait à l’appel prophétique lancé dans « Un souvenir de Solférino » publié en automne 1862 par Henry Dunant (1828-1910) suite à l’expérience dramatique qu’il avait vécue au lendemain de la bataille de Solférino, le 24 juin 1859.

La bataille de Solférino. Par Carlo Bossoli, Museo Nazionale del Risorgimento, Turin. Photothèque CICR
Solférino, l’une des plus grandes batailles du XIXe siècle. L’un des plus affreux carnages aussi. La mêlée a été furieuse entre les deux armées, française et piémontaise, d’une part, et autrichienne, d’autre part, commandées par les empereurs Napoléon III et François-Joseph. Dans les deux camps, les pertes sont terribles: 40.000 morts et blessés. Devant une telle boucherie, les services de santé des armées sont impuissants: un chirurgien pour 1000 hommes; des brancardiers mal instruits; les caisses de médicaments et de bandages restés à l’arrière du front.

Henry Dunant est accouru sur les bords du Lac de Garde pour affaires, il veut entretenir l’empereur des Français de ses litiges avec l’administration coloniale algérienne. Mais il découvre l’horreur. L’église de Castiglione pleine de soldats à l’agonie: le sang qui ruisselle sur les dalles, et l’odeur de la gangrène qui prend à la gorge. Alors, il oublie son intention première, et porte aide aux blessés, laissés sans soin et voués à une mort certaine. Sans discrimination entre les ennemis d’hier. Le banquier se transforme en «bon samaritain», avec le concours des femmes de Castiglione au cri de «Tutti fratelli !»

Un Souvenir de Solférino 1862

De retour à Genève, il veut témoigner. Et « comme soulevé..., dominé par une force supérieure et inspiré par le souffle de Dieu » il écrit Un Souvenir de Solférino.
L’ouvrage sort de presse à la fin octobre 1862. Dans une édition de luxe, réservée aux cours et aux chancelleries d’Europe, car Dunant veut convaincre les gouvernements du scandale que représentent les soldats abandonnés après le combat. Sa foi chrétienne, sa croyance en «la pensée morale de l’importance de la vie d’un homme », sa culture, faite d’humanisme et de cosmopolitisme, tout le porte à secouer les consciences de son temps.
Alors, il interpelle les puissants et l’opinion publique aussi. Un Souvenir de Solférino rencontre un succès immense. De partout les félicitations affluent. Têtes couronnées, ministres, généraux, écrivains, philanthropes, tous félicitent Henry Dunant.

Al Moadamia, Syrie. Un couple est évacué dans un véhicule croix-Rouge.Ibrahim Malla/IFRC
Mais sont-ils vraiment prêts à souscrire à ses idées maîtresses : créer des comités permanents de secours aux blessés, les futures Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ; déclarer neutres les blessés, le personnel et le matériel sanitaire ; élaborer un droit de la guerre qui protège au milieu des combats ?

Ce sera l’œuvre patiente d’une poignée de Genevois, emmenés par Gustave Moynier, de concrétiser les intuitions géniales d’Henry Dunant. En diffusant les idéaux de la Croix-Rouge, en les adaptant aux circonstances. En élargissant le cercle des bénéficiaires de l’action et du droit humanitaires.

Une poignée de Genevois visionnaires

Gustave Moynier (1826-1910), un juriste, président de la Société genevoise d’utilité publique (SGUP). Une institution influente de l’élite protestante et libérale, qui gère des dizaines d’établissements et de fonds charitables. Gustave Moynier prend la mesure des événements, saisit vite que les idées de Dunant vont modifier de fond en comble le sort des victimes des conflits armés. Il met donc ses compétences et le poids de la Société genevoise d’utilité publique au service de Dunant. En inscrivant à l’ordre du jour de la séance du 9 février 1863, un point 3: De l’adjonction aux armées belligérantes d’un corps d’infirmiers volontaires (Conclusion du livre de M. Henri Dunant, intitulé: Un Souvenir de Solferino)

Cette séance du 9 février est un premier encouragement pour le nouveau membre Henry Dunant (son adhésion à la SGUP date du 8 décembre 1862), puisqu’elle débouche sur la désignation d’une commission de cinq membres, chargée de rédiger un mémoire à l’intention du Congrès de bienfaisance qui doit s’ouvrir, à Berlin, en novembre. Ces cinq membres sont des personnalités de premier plan: outre Dunant, Moynier lui-même, les docteurs Appia (1818-1898) et Maunoir (1806-1869), le général Dufour (1787-1875) enfin, figure emblématique de la jeune Confédération. 

Cinq Genevois visionnaires.

Le 17 février 1863, la commission siège pour la première fois, et décide de se constituer en comité international permanent, indiquant par là qu’elle entend poursuivre sa tâche, une fois rempli le mandat décerné par la Société genevoise d’utilité publique. Car ses cinq membres croient maintenant ferme en l’œuvre naissante, et veulent dépasser le cadre étroit de leur cité. En sept séances, le Comité des Cinq va donner forme aux trois principales intuitions de Dunant: la neutralisation des victimes, du personnel et du matériel sanitaire; la création de comités nationaux permanents de secours aux blessés, les futures Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge; l’aménagement d’un espace protégé par le droit au milieu des batailles, ce qui deviendra le Droit international humanitaire

La Conférence de Genève de 1863

Dunant et Moynier élaborent rapidement un projet de concordat en dix articles, et l’expédient dans toute l’Europe. Puis ils convoquent une Conférence internationale pour le 26 octobre 1863, à Genève. Au jour prévu, 18 délégués de 14 gouvernements s’annoncent; les grandes Puissances sont présentes. La Suisse a dépêché le docteur Lehmann, médecin en chef de l’armée, et le docteur Brière, médecin de division. A leurs côtés, deux délégués des Sociétés d’utilité publique des cantons de Vaud et Neuchâtel, le pasteur Moratel et le professeur Sandoz.

Après quatre jours de délibérations, la Conférence « désireuse de venir en aide aux blessés, dans le cas où le Service de santé militaire serait insuffisant » adopte dix Résolutions et trois Vœux, qui constituent la Charte fondamentale de la Croix-Rouge.

La première Convention de Genève de 1864

Restait à inscrire dans le droit des gens les normes qui délimitent un espace humanitaire, neutralisé, sur le champ de bataille. Ce sera l’affaire de la Conférence diplomatique, convoquée, par le Conseil fédéral, en août 1864. Pendant deux semaines, 26 diplomates de 16 Etats se réuniront dans la salle de l’Alabama, à l’Hôtel de Ville de Genève. Le 22 août, ils adopteront la « Convention pour l’amélioration du sort des Militaires blessés dans les armées en campagne », la première Convention de Genève. Amendée à plusieurs reprises, elle sera finalement remplacée, en 1949, par quatre Conventions nouvelles, dites de Genève également.

Signature de la convention de Genève le  22 Août 1864.
La Convention de 1864 retiendra la plupart des propositions du Comité des Cinq. Quel chemin parcouru! Il est vrai que la création de la Croix-Rouge apportait une réponse aux angoisses de l’époque, marquée par l’irruption des « guerres nationales aux allures déchaînées » (maréchal Foch), par l’avènement de la guerre industrielle, de la guerre de masse. La Guerre de Sécession américaine (1861-1865) avait ouvert la voie par l’ampleur des effectifs engagés, l’importance de la technique et de la logistique, et par la mobilisation totale des ressources des belligérants. Et surtout par l’énormité des pertes humaines, qui se chiffraient en centaines de milliers de victimes (plus tard, au XXe siècle, en millions), et par l’étendue des destructions matérielles.

Détail du grand panorama Bourbaki
Certes, la démarche du Comité des Cinq s’inscrivait dans une longue tradition de compassion. A chaque époque l’on vit de lever le drapeau de la charité et de la bienfaisance envers les victimes des guerres, des épidémies et des catastrophes. Rappelons, par exemple, les ordres des Templiers, de Malte ou de Saint-Jean, ou encore l’engagement, souvent héroïque, des chirurgiens dans les armées, soignant et pansant jusqu’à la limite de leurs forces. Un Larrey dans les armées napoléoniennes, un Pigorov lors de la Guerre de Crimée.

Une vision de l’homme

Mais ce qu’il y avait de nouveau, d’extraordinaire, dans la Croix-Rouge, c’est l’esprit et les principes qui la guideront. Désormais, l’on soulagera les souffrances de tous, sans discrimination. Qu’importe l’étendard, la cause, la nationalité, l’idéologie, la race, le militaire blessé doit être soigné sans retard et sans réserve. Car un soldat blessé n’est plus un ennemi, mais un être qui mérite assistance. Cette vision de l’homme traduisait l’humanité partagée de tous. Et c’est pour cela que l’idéal de la Croix-Rouge a pu conquérir les esprits avec une vitesse qui surprend. En cinq ans, depuis la bataille de Solférino, le 24 juin 1859, jusqu’à la signature de la première Convention de Genève, le 22 août 1864, l’utopie devient réalité. Des sociétés de secours volontaires sont constituées dans tous les grands Etats d’Europe, puis d’Amérique, au Japon et dans l’Empire ottoman. Puis, à mesure que se poursuit la décolonisation, sur tous les continents.

Grande fête pour les 125 ans du mouvement international de la Croix-Rouge à N'Djamena (Tchad). IFRC/Liliane de Toledo
Elles sont 189 aujourd’hui, qui recouvrent la quasi-totalité du monde et agissent lors de conflits armés, d’entente avec le CICR, et en temps de paix aussi, dans les domaines de la santé et du travail social, mais aussi dans l’urgence, lors de catastrophes naturelles, de famines, d’épidémies, de déplacements forcés de populations notamment.

Le droit international humanitaire s’est élaboré et affiné ; il s’est imposé aux Etats souverains malgré ses lacunes. La guerre n’est plus ce moment d’extrême barbarie, où les hommes sont des loups pour les hommes selon le mot de Plaute—Homo homini lupus est. Les crimes de guerre et contre l’humanité, les actes de violence sans bornes sont poursuivis et condamnés.Il fallait rappeler ces premières années de la Croix-Rouge en cet anniversaire. Rappel nécessaire et hommage mérité à l’œuvre de la Croix-Rouge, en temps de guerre et en temps de paix. A son apport à la civilisation, au monde. A des millions d’hommes, de femmes et d’enfants.

Deux bénévoles du Croissant-Rouge syrien Syrian portent une femme vers une hypothétique et provisoire sécurité. Ibrahim Malla/IFRC

A ces éloges, même appuyés, comment ne pas associer le pays qui l’a vu naître l’institution? La Suisse et Genève. La Suisse, sa politique de neutralité et son engagement humanitaire. Genève, patrie de cette poignée de visionnaires issus de la Société d’utilité publique et nourris de l’esprit de service. Sans la conjonction de ces deux forces, la Croix-Rouge aurait-elle vu le jour, et le DIH son essor ?
Et demain, quels défis ? La Croix-Rouge, fruit d’une civilisation mortelle, ou expression de l’éternelle dignité humaine ?


La Croix-Rouge et la Suisse

Portée par des Genevois, par la Suisse, elle put naître, cheminer et gravir la pente rugueuse parfois. Oui, c’est un fait, la Croix-Rouge est née en Suisse. Elle y a pris racine et prospéré, notamment grâce à l’Esprit de Genève et à la politique de neutralité. Grâce aussi à un peuple suisse qui n’a jamais mesuré sa générosité dans les temps difficiles. Les deux emblèmes, la croix rouge et la croix blanche, qui distinguent notre nation, vaut bien une mention et le souvenir des paroles de ces deux magistrats : le conseiller fédéral Friedrich Traugott Wahlen : «La Croix-Rouge était le plus beau cadeau que la Suisse ait fait à la communauté des peuples».

Et son collègue Hans-Peter Tschudi: «S’il fallait justifier l’existence de notre petit Etat suisse, cette création (la Croix-Rouge) et sa gestion fidèle durant plus d’un siècle pour le bien de tous les habitants de la terre, seraient, à elles seules, une justification suffisante…Notre bannière nationale est depuis cent ans étroitement liée à l’idée de charité et de miséricorde…»


Affiche de souscription pour la Croix-Rouge Suisse: 1921.

Le rappel des liens étroits entre la Suisse et la Croix-Rouge ne saurait fournir prétexte à un nationalisme humanitaire. Mais il doit enrichir le débat sur le rôle de notre pays, de sa diplomatie dans la construction de relations internationales fondées sur la liberté, l’égalité et la justice. Sur les devoirs qui nous incombent pour demeurer fidèles à l’idéal d’Henry Dunant, en promouvant la solidarité envers les plus vulnérables, en défendant l’intégrité de chaque personne, en œuvrant à la paix et à la justice, au-delà du choc des civilisations.

Mais surtout, parce qu’elle puisait aux racines de l’homme, la Croix-Rouge a conquis le monde. Puisse-t-elle franchir les siècles qui viennent !









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